La harpe à Paris, au 18ème siècle, par Justine Jumez

La harpe à Paris, au 18ème siècle

Article écrit et illustré par Justine Jumez

Extrait du magazine d’octobre 1994

En 1749 est introduite à Paris, lors d’un concert de Gaiffre (Goepffert), une harpe munie d’un mécanisme compliqué, relié à des pédales. Cet instrument, dont chaque corde peut être haussée d’un demi-ton en cours de jeu, grâce aux pédales, est l’ancêtre de notre harpe moderne.

En peu d’année, la harpe est mise à la mode à Paris. L’exemple vient de haut: Marie-Antoinette elle-même est harpiste. La harpe passe très vite du stade d’instrument secondaire, tombé en désuétude depuis le Moyen Âge et la Renaissance, au stade d’instrument privilégié, se plaçant au premier plan des scènes musicales européennes.

Sa facture ne cesse d’évoluer, grâce à l’imagination fertile des luthiers parisiens.

Le répertoire étant quasi-inexistant, les harpistes se font un devoir d’en créer un. Apparaît donc la première littérature spécifiquement pour la harpe (qui n’est plus assimilée au clavecin).

Enfin, une pédagogie de la harpe naît, qui aboutira à la création d’une école française de la harpe.

La harpe dans la société

Au 18ème siècle, les aristocrates se piquent de musique. Souvent les jeunes filles jouent du clavecin, et chantent. La mode de la harpe est lancée par Marie-Antoinette (dans une lettre de 1733 à sa mère, elle affirme que malgré les plaisirs de la cour, elle est toujours fidèle à sa chère harpe et prend une leçon chaque jour), et par la comtesse de Genlis (demme de lettre qui écrivit plus de 200 ouvrages, et professeur de harpe des enfants du duc d’Orléans). Marie-Antoinette fait faire son portrait avec sa harpe, et toutes les dames de l’aristocratie l’imitent… Très vite la harpe entre dans les salons parisiens, et ensuite au Concert Spirituel. Elle devient un véritable instrument de séduction pour ces dames: « Sa forme a tant d’élégance, l’attitude qu’elle donne, a tant de grâce, qu’elle semble ne convenir à une demme que lorsqu’elle est jeune et belle »(!), affirme la comtesse de Genlis.

La littérature offre des témoignages de cet engouement pour la harpe: rappelez-vous Cécile Volanges accompagnant le chevalier Danceny (dans « Les Liaisons Dangereuses » de Laclos)

Une presse spécifique se développe : en 1778 apparaît “Le journal de la harpe”, et en 1784 les “Feuilles de Terpsichore” (“Le Mercure de France” annonce la sortie de ce périodique en ces termes : “nouvelle étude de la harpe, dédiée aux dames », dans laquelle on trouvera successivement l’agréable, l’aisé et le difficile, composé par les professeurs les plus recher- chés pour cet instrument) . On trouve dans ces journaux des arrangements d’airs d’opéras ou d’opéras comiques à la mode, des romances, des duos harpe et violon.

La harpe devient un véritable thème iconographique au XVlllème siècle. Beaucoup de tableaux représentent des grands personnages de l’aristocratie : Ange-Laurent de la Live de Jully (homme d’affaires et collectionneur d’œuvres d’art) pose ses mains sur les cordes d’une harpe, dans un tableau de J.B. Greuze. À la suite de Marie-Antoinette, les dames font faire leur portrait avec cet instrument : la marquise de Saftray, Madame Favart, Madame de Beaumarchais. Le thème de la leçon de musique apparaît : une toile de 1787 nous montre la comtesse de Genlis, coiffée d’un grand chapeau, jouant de la harpe avec une de ses élèves… La harpe apparaît aussi sous forme de gravures dans les journaux de mode, et surtout dans I’EncycIopédie de Diderot et d’Alembert (planches organologiques).

Comment vivent les artistes au XVIII ème siècle ? Tout d’abord grâce au système de mécénat. Le prince de Conti et le fermier général Le Riche de la Pouplinière multiplient les concerts dans leurs demeures. Les interprètes sont rétribués. Les orchestres privés sont de plus en plus nombreux, et comptent dans leur rang, des harpistes comme mademoiselle Schenker (13 ans). Le Riche de la Pouplinière, quant à lui, a deux harpistes dans son orchestre de 15 musiciens : Gaiffre et Schenker (père de la précédente).

Les meilleurs interprètes sont employés comme professeurs par l’élite. Marie-Antoinette a comme «maître de harpe», P.J. Hinner, puis C. Hochbrücker. Gaiffre enseigne la harpe à la future Madame de Genlis, et aussi à P.A. Beaumarchais (devenu célèbre par la suite pour «Le Barbier de Séville» et «Le Mariage de Figaro») ..

Les amateurs passent des commandes aux compositeurs : le “concerto pour flûte et harpe » de W.A. Mozart a été écrit pour le comte de Guines et sa fille, respectivement flûtiste et harpiste. Mozart fut, en outre, professeur de composition de Melle de Guines.

Les harpistes se produisent au Concert Spirituel, qui est le centre pri- vilégié de la vie musicale parisienne. Pratiquement tous les harpistes pari- siens sont passés au moins une fois au Concert Spirituel : on peut dire qu’ils y ont fait leurs débuts. Cette institution permit en particulier aux étrangers de se faire connaître à Paris : Pétrini, d’origine allemande, arrive en France en 1769 et débute l’année suivante au Concert Spirituel; Krumpholtz, venu de Vienne, s’y produit à Noël 1778. Pétrini n’aura pas besoin de se produire à nouveau : il deviendra un professeur et un compositeur. Quant à Krumpholtz, divers interprètes (dont sa femme, Anne-Marie Stecker) répandront sa musique au Concert Spirituel à sa place, sa réputation n’étant plus à faire. Se sont aussi produits aux Tuileries : C. Hochbrücker (11 concerts, de 1760 à1767), P.J. Meyer (10 concerts, de 1761 à 1763 : en 2 ans !), Melle Rose, les sœurs Descarsino (Caroline et Sophie, qui présentaient souvent des duos de harpe), Melle Duverger, J.G. Cousineau… On remarque l’extrême jeunesse de certains exécutants : Melle Schenker, de la musique du prince de Conti, n’avait que 12 ans que quand elle fit une apparition au Concert Spirituel; Melle Baur 13 ans 1/2…

Les interprètes célèbres deviennent professeurs du grand monde certains mêmes se spécialisent dans l’enseignement. En 1784, on recensait 58 professeurs de harpe à Paris ! L’engouement de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie pour l’instrument du roi David favorise la naissance d’une véritable pédagogie. De nombreuses méthodes voient le jour au XVIII ème, qui doivent permettre aux amateurs d’apprendre seuls à jouer de la harpe : ce sont de vrais recettes qui doivent conduire à des progrès fulgurants. Ainsi Madame de Genlis affirme que sa méthode “en moins de six mois » enseigne tout ce qui est possible d’apprendre, en donnant en même temps la facilité d’exécuter sans peine les plus grandes difficultés » (!!!). Elle note précisément, dans un chapitre consacré à la manière d’étudier, le temps consacré à différents exercices quotidiens.

Au bout de quatre mois, on travaille:

le matin :

  • 1 heure de passages difficiles
  • 1 heure de pièces
  • 1 étude en sons harmoniques (1/2 heure)
  • puis 1/2 heure de déchiffrage

le soir :    

  • 1h30 de pièces
  • 1/2 d’harmoniques

Pour que ces étudiants fassent des progrès rapides, la comtesse a inventé “des petites harpes grandes comme des éventails, et pouvant se mettre dans un sac, dans la poche ou dans un manchon. (…) le son est étouffé et rendu presque muet par une petite bande d’écarlate posée dessus.”

La Révolution Française aurait pu avoir des conséquences dramatiques sur le développement de la harpe en France. Hinner, Hochbrücker, Meyer fuient en Angleterre, Cardon en Russie… Cependant, les concerts ne cessent pas. En 1789 et en 1790, le Concert Spirituel est toujours en activité, et des harpistes continuent à s’y produire. Après sa fermeture, d’autres associations se mettent en place et on continue à entendre des harpistes… De plus l’enseignement semble se poursuivre, car on trouve des annonces dans les journaux. Ce qui change, pendant la période révolutionnaire, c’est la nature des compositions pour harpe : Pétrini compose un “thème et variations sur “le Réveil du peuple” de Gaveaux. On trouve aussi des pièces à titres comme les “batailles”.

Après la Révolution, la harpe reparaît à Paris dans toute sa splendeur. Après Marie-Antoinette, c’est l’impératrice Joséphine qui joue de cet instrument. Compositeurs et harpistes reviennent à Paris.

Ainsi tout se passe comme si la Révolution n’avait pas eu lieu !

Évolution de la facture 

La nécessité d’augmenter les ressources harmoniques de la harpe est apparue très tôt. Au XVème siècle, en Irlande, on a l’idée d’ajouter un second rang de cordes pour produire les demi-tons : c’est “la harpe double”.  Puis, au XVllème siècle, apparaît une harpe triple. Vers 1660, des facteurs tyroliens imaginent de fixer à la console des crochets, qui actionnés en cours de jeu par la main gauche, tirent la corde, la haussant d’un demi-ton.

C’est en 1697 qu’un luthier bavarois, Georg Hochbrücker construit la première harpe à pédale : il y en a 5, et l’instrument est accordé en Fa majeur. En 1720, le nombre de pédales passe à 7, et l’instrument accordé en Mi b Majeur, peut exécuter des pièces dans 8 tonalités majeures et mineures. La harpe “simple mouvement » est née. C’est cette harpe, dite “à crochets” qui entre en France en 1749.

C’est en France que la harpe à pédales connut son apogée et que des luthiers cherchèrent à la perfectionner. Le premier, Salomon eut l’idée d’augmenter la puissance sonore en fabriquant des harpes plus grandes et plus larges. Les Cousineau, père et fils, inventèrent le système des “béquilles”, puis fabriquèrent une harpe à 14 pédales ( c’est la première tentative de “double mouvement » avant l’invention de Sébastien Erard). Ils eurent aussi l’idée de produire les demi-tons en faisant tourner (grâce à la pédale) la cheville d’accord sur laquelle la corde était enroulée. J.H. Naderman pensa à toucher les ouvertures postérieures du corps sonore par deux rubans de buffle ou de fil tressé qui faisaient office de sourdine. En 1785, il réalisa, sur les indications de J.B. Krumpholtz, une harpe avec un système de volets dont l’ouverture était commandée par une huitième pédale. C’est la “harpe à renforcements”. Le même Krumpholtz encouragea aussi Sébastien Erard, facteur de piano à Paris depuis 1780, à faire des investigations sur la harpe. Dès 1786, Erard inventait les “fourchettes”. Ses recherches aboutissent au XlXème siècle, et plus précisément en 1811 à la création du double mouvement. La harpe est devenue chromatique.

C’est Salomon qui eut l’idée de dorer les harpes… Très vite, les instruments deviennent de véritables œuvres d’art : souvent, la console se termine par une sorte de volute richement travaillée, tandis que la colonne est entourée d’une guirlande. La table d’harmonie est décorée de motifs floraux polychromes. Le socle est le support de bronzes dorés représentant des animaux ou personnages mythologiques.

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